Marc Delacoste

Marc Delacoste

Si les pêcheurs devaient chercher un pêcheur avec le sourire constamment sur le visage, sans nul doute ils rencontreraient Marc Delacoste. Fin technicien, concepteur de matériel il prend cependant le temps de partager sa passion.
Le Pétsu : Bonjour Marc, tout d’abord, il serait bon que tu fasses une petite présentation.
Marc Delacoste :
J’ai 47 ans, je vis dans les Pyrénées après avoir passé la première moitié de ma vie dans les Alpes, pas loin de chez toi, en Haute-Savoie. Je suis en quelque sorte passé d’une montagne à l’autre en quittant les Alpes pour les Pyrénées où j’ai eu une opportunité professionnelle. Je ne me voyais pas ailleurs que près d’une montagne. Les truites y sont certainement pour quelque chose !
Je suis hydrobiologiste. J’écris également pour des revues halieutiques (La Pêche et les Poissons, SALMO) et j’ai aussi réalisé ou participé à quelques films de pêche. Et je développe une gamme de matériel pour la pêche de la truite. Au final et pour résumer, un type gravement déséquilibré, à tendance monomaniaque et qui a construit sa vie autour d’une passion : la pêche de la truite et de ses cousins salmonidés...
 
Le Pétsu : comment as- tu débuté la pêche ?
Marc Delacoste :
Par mon père. Il n’était pas un pêcheur assidu, mais il travaillait dans l’industrie de la pêche, pour Mitchell plus exactement. Grâce à lui, j’ai baigné dans le monde de la pêche depuis toujours, en rencontrant certains « grands noms ». Par exemple, j’ai fait mes premiers lancers mouche avec Michel Duborgel lorsque j’étais tout gosse. C’est aussi lui qui m’a fait prendre mes premiers poissons, chez lui en Normandie. Un peu plus tard, Daniel Maury a beaucoup compté dans ma vie de pêcheur en me faisant « toucher » à diverses formes de pêche. Je pense qu’il est toujours bénéfique d’avoir une base à la fois solide et variée. Ce qu’on apprend dans certaines techniques est souvent transposable dans d’autres.
 
Le Pétsu : Basé dans la région Sud Ouest, quelles sont tes rivières de prédilections
Marc Delacoste :
J’aime particulièrement les gaves, aussi bien les Bigourdans qui dévalent les Hautes Pyrénées que les Béarnais qui s’écoulent dans les Pyrénées-Atlantiques. Ils possèdent chacun leur personnalité, leur caractéristiques, leurs saisonnalités aussi. Ils sont très différents d’un secteur à l’autre, et on peut ainsi changer radicalement de parcours dans une même journée selon son envie ou le déroulement de la partie de pêche. C’est un luxe extraordinaire. Et puis ils sont bien peuplés, de truites souvent belles et sauvages. Outre les gaves, j’apprécie également beaucoup les lacs de montagne, dans lesquels je grimpe chaque été.
 
Le Pétsu : Quelle est la technique de pêche que tu affectionnes  le plus, et surtout ce qui te pousse à la pratiquer.
Marc Delacoste :
J’en ai deux, deux techniques à mon sens très proches et complémentaires, deux sœurs « ennemies » : le toc et la mouche. J’aime ces deux approches parce qu’elles sont fines et subtiles. Je ne dis pas qu’elles sont mieux que les autres, mais simplement, je les trouve plus passionnantes. Elles misent toutes les deux sur le comportement alimentaire des truites et non sur leur agressivité. C’est une scission très importante parmi les différentes techniques de pêche. Ces deux techniques consistent à séduire les truites et non à la agresser ou à les faire réagir. Elles misent sur ce que la truite a de plus délicat et de subtile : sa sélection alimentaire et non son instinct de prédateur. Elles sont toutes les deux basées sur la lecture des veines d’eau et la maitrise de dérives qui doivent être aussi naturelles que possible ; car lorsque je parlais de toc, je faisais bien sur référence à la version « dérive naturelle ». Enfin, elles sont délicates, sans « violence », discrètes, et infiniment techniques. La réussite se joue souvent à trois fois rien et le plus important ne se voit pas et se ressent plus que ne s’explique. C’est pour ces raisons que je trouve ces techniques si passionnantes. Cela ne m’empêche cependant pas d’en sortir pour pêche aussi au lancer ou au vairon ; mais mouche et toc sont les techniques que je pratique le plus.
 
Le Pétsu : Sur toutes tes sorties pêche, en as- tu une qui te reste gravée dans la tête et pourquoi ?
Marc Delacoste :
Bien sûr, j’ai de nombreux souvenirs de pêche formidables, de gros poissons, de sorties cocasses ou amusantes. C’est difficile de choisir. Le plus récent date de ce printemps, du jour pendant lequel j’ai fait pendre ses premières truites à ma fille. Je pense nous tous, passionnés, sommes habités par un désir de partage et de transmission, surtout avec les personnes qui nous sont chères, nos enfants particulièrement. Je ne suis pas certain que ma fille persiste et devienne une pêcheuse, mais elle saura de quoi il s’agit, les émotions que cela peut procurer et l’état d’esprit et l’étroit contact avec la nature que cela suppose.
 
Le Pétsu : Et enfin, que penses- tu de la législation Française concernant la pêche en première catégorie
Marc Delacoste :
C’est une question qui suscite beaucoup de débats. Pour y répondre et y réfléchir sereinement, il faut prendre plusieurs éléments en compte. Le premier est le contexte de la pêche en France. La mission conféré aux associations gestionnaires est de développer une pêche respectueuse des populations piscicoles, mais aussi populaire et donc accessible au plus grand nombre ce qui n’est pas simple. L’autre élément de contexte à prendre en compte est le fait qu’encore aujourd’hui, la majorité des pêcheurs de truites sont attachés à une pêche avec prélèvement, et que celle-ci est possible sans mettre en péril les populations. Sans prendre en compte ces éléments, on est à côté du sujet. Si un jour le « cahier des charges » des associations gestionnaires change, alors la question de la règlementation se posera différemment. Mais aujourd’hui, il est celui-là et c’est dans ce cadre qu’il faut réfléchir à la réglementation.
 
Ensuite, il ne faut pas espérer de la règlementation de la pêche ce qu’elle ne peut pas faire. Lorsque les problèmes viennent de la dégradation du milieu, comme c’est le cas la plupart du temps, la règlementation de la pêche ne peut pas faire grand-chose pour « réparer ». C’est le milieu qui produit les truites, pas la règlementation. C’est une évidence, mais il ne faut jamais la perdre de vue.
 
Pour rentrer dans le vif du sujet, je constate que d’une manière générale, il y a souvent confusion entre les moyens et les objectifs dans les débats sur ce sujet. Bien souvent, les pêcheurs « bataillent » sur des questions de moyens sans définir clairement les objectifs qu’ils poursuivent. Par exemple, la plupart des discussions sur la règlementation se focalisent sur l’accroissement des contraintes règlementaires et plus particulièrement la réduction du quota et l’augmentation de la taille légale de capture. Mais qu’espère-t-on de ces mesures ? Avoir un maximum de truites ? Avoir plus de grosses truites (ce qui n’est pas du tout la même chose) ? Veut-on en conserver ou non ? Tout cela en même temps ? Et est-ce possible biologiquement parlant ? Selon l’objectif, une mesure se révélera adaptée ou non. Il est important de bien définir ce qu’on souhaite et avoir conscience qu’on ne peut pas poursuivre tous ces objectifs en même temps (certains ne sont pas compatibles entre eux) ni dans tous les milieux (même la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a…). Ensuite seulement on peut envisager les mesures à mettre en place, sachant qu’elles ne seront pas les mêmes selon l’objectif poursuivi et que ces derniers doivent préalablement être passés au crible des potentialités du milieu. Certains cours d’eau ne pourront jamais produire beaucoup de truites, parce que trop pauvres. D’autre ne produiront jamais de grosses truites. D’autres en produiront de grosses, mais elles ne seront jamais nombreuses. Bien définir l’objectif poursuivi et ne pas confondre moyens et objectif est donc primordial pour éviter malentendus et frustration.
 
Dans bon nombre de rivière, les truites sont encore nombreuses, mais difficiles à attraper car méfiantes et sélectives. Si elles peuvent être nombreuses, elles sont en revanche souvent petites à moyennes et l’abondance de grosses truites est souvent assez faible. Des truites difficiles à attraper (d’où une impression de rareté) et rarement aussi grosses que ce qu’on voudrait, voilà deux causes de frustration fréquentes… et de débats sur la règlementation.
 
Si on examine l’évolution de la règlementation depuis une trentaine d’années, on s’aperçoit qu’elle a surtout chercher à satisfaire des demandes contradictoires (de la pêche de prélèvement avec une forte densité de grosses truites la plupart du temps) par la recherche d’un compromis en jouant sur la taille légale de capture et le quota. Le fait que les débats soient encore vifs montre que cette voie est un échec. En fait, ces deux objectifs sont inconciliables de cette manière et le résultat est l’augmentation de la frustration des pêcheurs, aussi bien de ceux qui pêchent pour prélever que de ceux qui recherchent prioritairement des grosses truites. La solution est plutôt à rechercher dans une gestion différenciée en fonction des objectifs et des potentialités des milieux. Pour résumer : une réglementation pas trop contraignante pour la pêche de prélèvement et une autre très contraignante (aucun prélèvement) dans des parcours à fort potentiel de croissance pour favoriser l’abondance de grosses truites. Lee Wulf disait « un grand poisson de sport est trop précieux pour n’être pris qu’une fois ». On ne peut que partager cette formule. Et elle replace bien le « catch and release » à son niveau : une mesure de pratique de la pêche et non d’écologie.
 
Dans le cadre que permet actuellement la Loi, cette gestion différenciée parait la meilleure option. On peut regretter que le cadre législatif actuel n’autorise pas d’autres formes de gestion, comme le système de « double maille » ou de « fourchette de capture », qui permet de prélever dans une gamme de taille donnée et de protéger ainsi les juvéniles et les poissons au-delà d’une certaine taille. C’est un système qui mériterait vraiment d’être testé dans nos eaux et permettrait peut-être de faire cohabiter pêche de prélèvement et pêche de gros poissons. Souhaitons que ce soit bientôt possible.
 
Enfin, l’augmentation très importante du nombre de parcours « thématiques » ou « spécialisés » comme on voudra, c’est-à-dire possédant une règlementation particulière (no-kill, parcours truite hivernal, réservoirs mouche, etc…) à laquelle on assiste depuis quelques années montre deux choses : que la voie de la gestion « différenciée » est déjà en cours et que les gestionnaires évoluent pour répondre aux attentes des pêcheurs, malgré ce que disent certains esprits chagrins.