Moulinet de pêche: histoire d'un savoir faire.

Dans les années soixante, la vallée de l'Arve s'est retrouvée au cœur d'un engouement mondial pour la pêche, en fabriquant des moulinets.
Une exposition retraçant cette aventure se tiendra courant décembre au sein du Musée de l'Horlogerie à Cluses... dans l'ancienne usine Carpano & Pons, entreprise à l'origine de la plus grande réussite du Faucigny avec les moulinets Mitchell qui se sont vendus dans le monde entier. Elian Diamand, à la tête de Mitchell de 1965 à 1974, a été l'un des artisans de cette réussite.
Elian Diamand accueille dans sa maison bien exposée du coteau de Thyez. Il entraîne le visiteur dans son bureau personnel : un petit chalet en dehors du logement principal. L'intérieur est confortable ; la bibliothèque richement garnie est comme un témoignage des nombreuses vies d'Elian Diamand. Ce Parisien de naissance est d'abord rentré chez Carpano & Pons en tant qu'assistant de M. Pons : " Je devais mener une réflexion sur la restructuration des établissements Carpano pour en faire un groupe. " C'est donc après le décès de M. Pons, qu'Elian Diamand s'est vu confier la direction de Mitchell ; il dirige l'entreprise de moulinets de pêche de 1965 à 1974.

Une affaire de passionnés

En moins de dix ans, il va placer Mitchell au sommet et en faire le leader mondial du moulinet de pêche, à tel point que les autres entreprises de la vallée - comme Bretton, Frank & Pignard, Depéry et même Anthogyr - qui se lanceront dans la fabrication de moulinets " n'ont jamais été de véritables concurrentes ". " En 1971, nous avons fêté le vingt millionième moulinet ", se remémore l'homme aujourd'hui âgé de 84 ans. En 1974, Mitchell sort 2,4 millions de moulinets par an depuis son usine de la vallée.
Une fabuleuse histoire économique mais aussi humaine, témoignage d'une époque où " personne ne comptait ses heures que ce soit les employés, les ingénieurs ou les dirigeants ", remarque Elian Diamand.
D'autant que Mitchell va devenir la référence de l'élite mondiale de la pêche ; 50 % de sa production part aux États-Unis sachant que dans ce pays la pêche est un loisir de spécialistes fortunés. Plusieurs membres du fameux club des 100 de Charles Ritz qui regroupait l'élite de la pêche internationale, avaient leur moulinet Mitchell. La Duchesse du Lichtenstein en faisait partie... " Tous les grands de ce monde recevaient un moulinet de pêche Mitchell comme le roi Baudoin de Belgique ou Dwight Eisenhower... ", affirme, l'œil brillant de fierté, Elian Diamand.

Elian Diamand monte un concept Mitchell

Au début, si Mitchell vend à l'étranger " c'est plutôt le fruit du hasard, concède Elian Diamand. Des personnes se chargeaient de leur propre chef de vendre les moulinets, il n'y avait rien d'organisé au niveau commercial ". Quand il reprend l'enseigne en 1965, " j'ai essayé de mettre de l'ordre dans tout ça " et il entraîne l'entreprise sur la voie du marketing actif. Un système innovant de service après-vente est mis en place pour garantir les moulinets à vie : " Nous avions conçu des boîtes de réparation, vendues avec chaque moulinet. " Ces boîtes contiennent des pièces de rechange, des schémas, des références et une étiquette pour recommander les pièces manquantes... apportant l'avantage aux clients " de pouvoir faire réparer son moulinet n'importe où dans le monde ", d'autant que Mitchell est présent dans 84 pays ! L'avantage à la société de connaître la durée de vie de ses pièces et de les améliorer.
Mitchell c'est aussi et surtout la variété des gammes depuis son "Cap", le premier modèle créé par Carpano & Pons jusqu'au Mitchell 300, créé par l'ingénieur Jacquemin, le plus célèbre et le plus répandu puisqu'il va représenter, au milieu des années soixante-dix, 40 % des ventes de moulinets Mitchell. La production se diversifie pour toucher tous les aspects de la pêche, du moulinet de mer pour la pêche aux gros au Mitchell 308, " un tout petit pour pêcher très fin. C'est le plus petit que l'on ait fabriqué... Un vrai petit bijou ! ", souligne Elian Diamand.

Mitchell ou la pêche de A à Z

Des produits - en tout 74 modèles sont estampillés Mitchell - également adaptés aux différentes façons de pêcher dans les différents pays. En plus des moulinets, l'entreprise de la vallée de l'Arve se met à concevoir des bobines amovibles qui permettent avec le minimum de matériel de pratiquer tout type de pêche. L'entreprise rachète une usine de leurres et se lance dans la conception de cannes à pêche, entourée des plus grands spécialistes de son époque.
Comme Charles Ritz qui œuvre à la création d'une canne destinée à la pêche à la mouche. Le millionnaire organise une compétition dans le salon de son hôtel de luxe où est réuni tout le gratin mondial. Ou encore Pierre Clostermann, célèbre héros de l'aviation française qui durant la Seconde Guerre mondiale a abattu le plus d'appareils allemands, était aussi champion du monde de pêche au gros et a, à ce titre, créé une gamme de cannes à pêche.
Mitchell arrive même à vendre des moulinets en Russie : " Nous les faisions passer par l'ambassade de Russie à Paris " , raconte encore Elian Diamand que rien n'arrête. Pour atteindre le marché d'Amérique du Sud, les distributeurs de la marque faisaient passer les moulinets " dans des réfrigérateurs livrés dans des caisses ", une façon de voyager qu'Elian Diamand découvre par hasard suite à une enquête douanière. De cadeaux promotionnels, en séminaires Mitchell, la marque s'impose comme la référence en matière de moulinets... même si personne ne sait vraiment dans le monde où se situe la vallée de l'Arve. Comble de l'ironie, c'est alors que l'entreprise a été cédée à un groupe américain à la fin des années soixante-dix, que la production a été délocalisée en Asie, que la marque Mitchell s'est perdue au milieu des nombreuses références de ses concurrents internationaux.

SANDRA MOLLOY
Avec mes remerciements au Messager.fr qui nous a aimablement autorisé à publier cet article

Charles Ritz organise une compétition de pêche à la mouche au sein même de l'hôtel de luxe éponyme. ©Elian Diamand